Calandre par Norbert Hillaire

CALANDRE ET LES CAMÉLÉONS

CALANDRE : machine à cylindres pour lisser, sécher ou glacer les étoffes, les papiers.
CALANDRE : garniture placée devant le radiateur d’une automobile.
CALANDRE : la plus grande des espèces d’alouettes du sud de l’Europe (long. 20cm).
CALANDRE : genre de charançon dont les larves dévorent les grains de céréales.

C’est, à n’en pas douter, à l’intérieur de cet ensemble polysémique qu’il faut chercher avec le petit Larousse, les clés du monde de Calandre. Non seulement parce que Calandre pratique avec bonheur l’art des assemblages les moins orthodoxes entre dépouilles de rats et grenouilles de bénitier, mas aussi parce qu’il puise son inspiration dans ces espaces vacants, ces « no man’s Iand » de l’espace temps, qui le situent à mi-chemin entre les décharges du Sud (avec leurs larves, leurs charençons, et leurs vieux radiateurs oubliés) et les vieilles imprimeries modernes.
Dans ces espaces incertains, son oeuvre, qui tient à la fois du palimpseste, du calendrier des postes et du papier glacé, trouve son bonheur; car les différents matériaux qui en constituent le substrat et les très nombreuses maladresses de Dieu, dont ceux-ci sont le témoignage (cadavres d’alouettes, espèces en voie de disparition, étoffes oubliées ou dévorées par les charançons) s’y retrouvent comme transfigurés (Calandre: machine à cylindres pour lisser, lustrer, sécher ou glacer les étoffes, les papiers), sans que, pour autant, ces maladresses, ces aspérités, ces erreurs et ces leurres initiaux, n’aient été totalement effacés des surfaces de plus en plus lisses qu’il nous propose (en accord en cela avec le jeu très “clean” dont se réclame l’époque pour laquelle la curiosité de Calandre est intacte).
En clair, comme en crypté, il y a chez Calandre un reste. Et en ce sens, son oeuvre est palimpsestueuse: car un palimpseste c’est cela: la co-présence sur un parchemin des traces d’un texte ancien et des formes d’un texte nouveau, que l’on ne saurait lire sans qu’affleurent les restes et la vieille peau du texte tuteur.
D’où chez Calandre, la révélation du caméléon: l’un et l’autre pratiquent avec un égal bonheur l’art de la dissimulation, et celui-ci (comme celui-là) est un animaI palimpsestueux, qui sait prendre les apparences toujours nouvelles du décor et s’assimiler à son image lisse pour mieux défendre sa vieille peau (lisse).
En ce sens le caméléon est un calandreur ou “personne qui travaille à la calandre” autrement dit, une machine à lustrer, une garniture placée devant les radiateurs, un miroir aux alouettes (du Sud), et à sa manière sournoise, un genre de charançon.

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